CORSA

Natacha Mercier Tatouage vanité Opel Corsa
Le « work in progress » mené depuis 2006 sur mon Opel Corsa B, aujourd’hui           immobilisée du haut de ses 529 971 kilomètres, a été consacré dans Point mort au Centquatre à Paris en 2008 et dans Hével au théâtre Sorano à Toulouse au printemps 2014.

Tout a commencé avec une rencontre improbable que je n’oublierai jamais : un homme d’une trentaine d’années qui avait déjà réglé ses funérailles. J’avais onze ans.

« Baptisée 599 BPT 91 pour la première fois à six kilomètres le 12 octobre 1995, l’Opel Corsa B City noire de série fut immatriculée de nouveau le 12 février 1999 du numéro 7820 SZ 03. Le 31 août 2001. La préfecture de l’Allier me délivra mon premier permis de conduire : “le permis B”. J’avais déjà acquis mes réflexes de conductrice sur cette petite voiture deux ans avant de passer mes premières leçons de conduites à Cérilly, dans l’Allier. C’est vrai, je me suis souvent laissée emporter avec elle dans mes apprentissages : ce n’est qu’un 1,5 l Diesel ! A vingt-trois ans, la conscience de mes limites n’était pas très claire et je montais facilement dans les tours. Pour me faire pardonner, je l’entretenais en temps et en heure : ma Corsa n’a jamais été rancunière. J’ai racheté Corsa à son propriétaire lors de notre séparation en 2002 alors qu’elle avait 292 000 kilomètres. Immédiatement, j’ai ôté le siège arrière afin de la transformer en ”utilitaire”. Je me suis alors installée dans le Cher et nous avons préféré déguster un plateau de fruits de mer accompagné de vins adéquats plutôt que faire changer la carte grise à mon nom. Au fil du temps, je pris soin d’elle ; je commençais à la ménager et je conservais toutes ses pièces usagées, y compris son huile de vidange… Je parlais d’elle à mon entourage comme d’une personne surtout quand elle franchi la barre des 350 000 kilomètres. Les premières esquisses de son enterrement apparurent quand des signes de vieillesse se firent sentir (fumée excessive dans les reprises, usure anormale des pneumatiques, affaissement de la portière conducteur) : c’est le projet de « Mise en bière ». Ce projet original de Mise en Bière prend la forme d’un enterrement classique pour une automobile. Cet événement artistique sera vécu comme le pastiche d’un véritable enterrement en trois temps (la veillée, la cérémonie et l’enterrement) avec un faux prêtre, un vrai cercueil, un vrai livre de condoléances, un vrai cortège… dans un cheminement itinérant. Cette Mise en Bière mettra à contribution un bon nombre d’artistes. Il s’agira d’un événement collectif, social, convivial. Aujourd’hui, Corsa est immobilisée du haut de ses 529 249 kilomètres : l’état de sa carrosserie ne me permettait plus d’être rassurée au volant. En effet, son amortisseur arrière droit avait traversé le tour de roue désormais dentelé par la rouille pendant ma résidence d’artiste dans le Lot, pendant l’été 2013. Les routes sinueuses de ce temps de résidence lui auront été fatales. Je me suis livrée à un petit calcul : Depuis le 10 octobre 1995, les roues de Corsa ont effectué à peu près 600 millions de tours. Elle a consommé l’équivalent d’une citerne de semi-remorque c’est-à-dire 30 000 litres de gasoil ! Compte tenu de son état statique, les dessins d’impression de calamine sur papier présentés pour l’exposition inaugurale au Garage à Brive sont ses dernières expressions plastiques… »

Natacha Mercier, Sur ma Corsa B. Work in progress, de 2006 à aujourd’hui.