Des racines et des ruines

Résidence au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris en 2026 et 2027.

 

Des racines et des ruines est une recherche-création développée en résidence au Muséum National d’Histoire Naturelle, à la croisée de l’art contemporain, de l’écologie, des sciences humaines et des enjeux liés à la nuit. À partir du sapin de Noël envisagé comme organisme vivant et objet culturel, cette démarche interroge les mécanismes contemporains de production, de circulation, de consommation et de disparition du vivant, tout en explorant les imaginaires nocturnes et les formes d’éclairage qui accompagnent ces cycles de consommation.

Elle donne lieu à la production d’œuvres issues de recherches de terrain ainsi qu’à une restitution sous forme d’expositions en diptyque, pensées comme des espaces de dialogue entre pratiques artistiques contemporaines, sciences du vivant et réflexion environnementale.

 

 

Introduction

Au croisement du réel et de l’apparence, ma démarche interroge la destinée trouble du sapin de Noël, symbole éphémère d’un folklore consumériste, transplanté du mythe sylvestre aux marges désenchantées de la ville. Icône de la nuit autant que de la fête — liée aux seuils du solstice d’hiver et aux révélations de l’épiphanie — il s’inscrit dans une temporalité obscure, faite de veille, d’attente et d’apparition. Le conifère glisse du statut d’emblème festif à celui d’objet fragile, flottant entre illusion et abandon. Il devient un opérateur critique, un objet-frontière qui traverse les régimes de l’image, de l’apparition et de la perte.

À travers une démarche de recherche et de création menée en dialogue avec le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, j’aspire à restituer le sapin de Noël dans l’espace de la nuit — non comme simple cadre, mais comme condition de réapparition. Lorsque les usages s’éteignent et que la ville se retire, quelque chose de son origine affleure à nouveau : une présence plus ancienne, plus sourde, presque primaire. Dans cette obscurité, l’image ne se contente plus de montrer un vestige ; elle devient le lieu où persiste ce qui n’a pas entièrement disparu. Faire émerger dans l’image ce qui relève à la fois de la racine et de la ruine, c’est tenter de saisir une présence fragile, située entre nature, mémoire et beauté.

Contexte et enjeux

Ce projet s’inscrit dans une recherche plus large, Des racines et des ruines, développée en lien étroit avec des chercheurs en écologie, sciences humaines et environnementales. Il prend la forme d’une archéologie contemporaine du sapin de Noël, envisagé non plus comme un emblème festif mais comme un organisme vivant pris dans une trajectoire accélérée : cultivé en monoculture, standardisé, déplacé, exposé, consommé, puis abandonné. À travers lui se dessinent les dérèglements discrets du vivant, liés à la surconsommation, à l’artificialisation des milieux, mais aussi à la saturation lumineuse qui accompagne les fêtes et altère en profondeur les équilibres nocturnes.

La nuit, qui traverse mon travail depuis plusieurs années, constitue ici le cœur du projet. Elle est envisagée comme un milieu à part entière, un espace écologique et perceptif fragile, aujourd’hui profondément menacé. Loin d’être une simple absence de lumière, elle apparaît comme une condition d’expérience : un territoire habité, traversé, où le visible se défait et où d’autres formes d’attention deviennent possibles. Dans une époque marquée par la surexposition et l’éclairement permanent, réapprendre à voir dans l’obscurité devient un geste à la fois esthétique et politique.

Le projet Silent Night — aux racines de la nuit

C’est dans ce contexte que s’inscrit Silent Night*, premier volet du projet, centré sur ce que j’appelle les « Racines ». Il prend la forme d’une installation picturale immersive à 360°, conçue comme une plongée dans une sapinière nocturne proche de l’état d’une forêt primaire de Picea abies — une forêt que l’arbre destiné à devenir sapin de Noël n’atteint jamais, libre de croître hors des logiques de rendement et de standardisation.

Cette reconstitution ne vise pas une illusion réaliste, mais la mémoire d’une densité sensible. La peinture s’y construit par strates, recouvrements et effacements, laissant apparaître des formes instables, parfois imprévisibles. Des accidents de matière, des zones de retrait ou de saturation font surgir des masses, des vides et des percées lumineuses, dans une logique qui échappe en partie à toute maîtrise.

Il s’agit moins de représenter une forêt que d’en activer une expérience : une profondeur mouvante, une mémoire organique où coexistent hauteurs, densités, arbres morts et jeunes pousses, dans la complexité des écosystèmes préservés, perceptible dans et par la nuit.

* Silent Night (« douce nuit »), est un célèbre chant de Noël écrit en Autriche en 1818 (Stille Nacht, heilige Nacht).

Une simulation de Silent Night dans un espace supposé, 2026.

 

« Quand (…) le monde des objets clairs et articulés se trouve aboli, notre être perceptif amputé de son monde dessine une spatialité sans choses. C’est ce qui arrive dans la nuit. Elle n’est pas un objet devant moi, elle m’enveloppe, elle pénètre par tous ses sens, elle suffoque mes souvenirs, elle efface presque mon identité personnelle ».Merleau-Ponthy, « Phénoménologie de la perception », p. 328.

 

Recherche scientifique et collaborations

Le projet s’appuie sur une collaboration étroite avec le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, dont les recherches sur l’écologie de la nuit, la biodiversité forestière et les effets de la pollution lumineuse nourrissent directement la démarche. Ce dialogue s’inscrit dans une volonté de croiser savoirs scientifiques et expérience artistique, sans chercher à illustrer les premiers, mais en les mettant en tension avec une approche sensible (voir convention ci-après).

Des phases de terrain permettront de développer un travail d’observation nocturne et de collecte photographique. Ces immersions constitueront une base de travail essentielle pour la composition picturale, tout en renforçant l’ancrage écologique du projet.


Inscription dans une recherche au long cours

Silent Night constitue le premier déploiement d’un projet plus large, Des racines et des ruines. Ce premier volet, Racines, explore l’épaisseur invisible du sapin : son ancrage dans le vivant, ses continuités souterraines, tout ce qui, dans l’ombre, prépare silencieusement son surgissement dans la lumière.

Dans son prolongement naturel viendra un second volet, Ruines, pensé comme l’« after » de la fête : non plus ce qui le fonde, mais ce qui l’abandonne quand la nuit reprend ses droits. Ce temps s’attachera aux résidus, aux excès et aux traces laissés par la surexposition lumineuse et la consommation festive — autant de manifestations d’un vide à combler pendant les nuits les plus longues, convoquant l’anthropologie, l’écologie urbaine et la question de la pollution lumineuse.

Ce diptyque, Des racines et des ruines, sera nourri des réflexions, dialogues et expériences menés avec le MNHN et, je l’espère, grâce aux collaborations et soutiens qui pourront émerger autour du projet. Ensemble, ces deux axes composent une archéologie contemporaine du sapin de Noël, envisagé comme révélateur des tensions entre nature et culture, visibilité et disparition.

Again and again, maquette pour acrylique sur toile. 114 x 162 cm – 2024.